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Comment généraliser l'accès à la terre ?

 

De plus en plus de personnes et de spécialistes (y compris des politiciens) abandonnent l'idée que nous pouvons contrôler le réchauffement climatique sans diminuer fortement notre prospérité. Basé sur ce raisonnement:

  • La ruée mondiale actuelle pour rendre notre consommation d'énergie sans émission grâce à une vague de méga-investissements va pousser les processus de fabrication mondiaux à des hauteurs sans précédent au cours des cinq prochaines années. Les relations mondiales ruinées par la guerre en Ukraine vont encore doper ces volumes.
  • Ainsi, dans les années à venir, les ppm augmonteront encore plus (dépassant 450 ppm), provoquant encore plus de désespoir social, générant encore plus de politiques d'ingénierie hâtives ‒ voir la foi aveugle dans la technologie de Kerry ‒ et pendant ce temps, le climat devient fatalement hors de contrôle.

Par conséquent, seule une réduction massive de la production et de la consommation mondiales peut empêcher notre disparition. Cela implique que la taille et la nature de ces processus doivent faire l'objet d'une politique structurelle socio-économique. Cela signifiera un changement politique profond.

Une politique de limitation

Une politique de limitation doit toujours répondre à deux questions principales : Que allez-vous restreindre ? Et qui allez-vous restreindre ?
La première concerne la priorisation de la production, c'est-à-dire, qu'est-ce qui est superflu ? La seconde concerne la répartition de la douleur sur la population. Pour chacune de ces deux bombes socialement explosives, il existe une règle empirique efficace pour les démanteler :

  1. Afin de fixer des priorités, cette formule s'appelle "Retour à l'essentiel". Ca veut dire, passer à un mode de vie local et beaucoup plus simple, orienté vers les nécessités de base.
  2. Pour établir la répartition, cette formule s'appelle la "Justice Sociale": Ca veut dire, il faut désactiver le mode concurrentiel de satisfaction de certains besoins humains essentiels, sinon la peur de ne pas pouvoir en obtenir une part équitable − qui déclenche l'expansion et la croissance − ne pourra pas sortir de l'esprit des gens ordinaires.

Mais, comment faire pour que la société ait à cœur de s'attaquer à un tel remède social ?
À mon avis ‒ et je ne me limiterai ici qu'à commenter la situation en France ‒ un premier pas important serait que les différentes forces qui se penchent déjà sur cette perspective alignent davantage leurs raisonnements.

Aligner les raisonnements

Laissez-moi commencer par Terre des Liens. Le fait qu'ils aient récemment décidé de mettre davantage l'accent sur une meilleure accessibilité des jeunes à l'agriculture à petite échelle est un grand pas en avant, mais il doit s'inscrire dans une vision plus large de l'avenir qui apporte une réponse aux conditions environnementales qui menaceront la vie des Français(es) dans les décennies à venir.
Il se trouve que récemment (7 février 2022), une telle vision plus large pour une économie française à faible émission de carbone a été conçue ici en France par le projet Shift. Le nom du plan: Plan de Transformation de l'Economie Française: PTEF. Je considère ce plan (voir aussi cette analyse des plans nationaux) comme le premier plan de réduction des émissions réellement sérieux au monde.
Pourquoi ?

Il a deux atouts très forts : (a) une planification rigoureuse, et (b) un accent plus important sur les transformations structurelles que sur la pure transition énergétique.
Voici quelques-uns des principaux éléments stratégiques de ce plan:

  • Relocaliser et limiter (viande, lait, oeufs) la production agricole
  • Faire dégonfler les villes
  • Réduire les voitures privées (-66%) et les vols (-35%)
  • Réduire drastiquement les distances vie-travail
  • Limiter les nouvelles constructions résidentielles
  • Réduire la consommation d'énergie individuelle ("sobriété")

Le choix stratégique principal derrière tout cela est, bien sûr, de réunir les fonctions de “se loger”, “d'apprendre”, “d'acheter”, “de créer”, “de produire”, “d'échanger”, “de transformer”, “de se détendre”, “de recycler” et “de réparer”, et donc, dans le cadre de l'aménagement du territoire (= rendre l'espace accessible), de travailler à l'intégration de toutes ces fonctions dans les espaces de vie à créer. En effet, une facette essentielle de ces transformations est qu'elles convergent toutes vers un changement de mode de vie qui ne peut être atteint que si la population française se rapproche de la production agricole. En deux mots: Une économie de proximité des sources primaires.

De nombreux raisonnements aboutissent à des conclusions similaires

Certains plaident pour une politique similaire au nom de la post-urbanisation, de la décroissance ou de la subsistance, et d'autres − comme XR, le Soulèvement de la Terre et les ZAD − au nom de la détérioration progressive de toutes les conditions de vie essentielles.

[Soulèvements sur facebook: La catastrophe écologique n’est pas à venir, elle est déjà là. Nous ne nous résoudrons pas à la contempler, impuissant.e.s, isolé.e.s et enfermé.e.s chez nous. Les causes et les responsables nous entourent, ce sont eux qui participent à la destruction des sols : bétonisation rampante, industries polluantes, et accaparement des terres vivrières par l’agro-industrie. Nous voulons précisement cibler et bloquer ces responsables. Nous voulons aussi occuper et cultiver les terres qui nous ont été arraché. Parce que tout porte à croire que c’est maintenant ou jamais nous avons décidé de jeter nos forces dans la bataille..]

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Le fait que tous ces raisonnements tendent vers la même conclusion finale n'est que rassurant. Pour Terre des Liens, cela signifie qu'à partir de cette perspective d'avenir − c'est-à-dire une France transformée, plus ancrée dans la terre − ils peuvent militer beaucoup plus fortement en faveur d'un accès beaucoup plus vaste à un espace de vie agricole pour les jeunes. Des transformations majeures sont nécessaires. Intégrer davantage les villes à la terre en faisant déménager une grande partie des jeunes adultes dans des éco-quartiers où ils peuvent vivre de manière autonome dans de petites maisons/habitats sur de grandes parcelles de terre en assurant la production de nourriture et d'énergie.

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La taille de la parcelle est donc décisive dans cette transformation. Suffisamment de terre génère de l'enthousiasme et des liens. Le secret de la réussite des datcha-quartiers autour des villes russes repose entièrement sur cet élément clé.

Terre de qui?

Pour lancer cette transformation, la terre devra devenir le principal instrument de notre prise de décision collective. Deux questions sont centrales :

  1. Qui devrait la céder ?
    Il y a un détour important à faire par la population rurale qui doit partager son grand espace de vie avec les sans-terre. La population rurale est fort hostile aux changements locaux, ne vous y trompez pas. Ils devront arrêter de chasser les jeunes en surnombre vers les villes, vers les appartements dotés de terrains de sport, de parkings et de centres commerciaux, et cesser de fermer hermétiquement les portes à tous ceux qui veulent vivre simplement en produisant peu d'émissions mais qui n'ont pas les moyens ou les pistons pour le réaliser.
  2. Qui devrait la recevoir ?
    Les jeunes, bien sûr ! Si la vague de jeunes sortante (de la ville) actuelle ‒ motivé par l'urgence climatique, le Covid, la guerre ou le militantisme social ‒ s'effondre faute d'une transition praticable vers un nouvel habitat, nous allons gaspiller les quelques années qui nous restent pour sauver le climat avant que le budget carbone restant soit enfin brûlé. Ce que je veux dire, c'est que l'exode actuel a déjà traversé une mer de transitions mentales et économiques, et que nous devons les traiter avec beaucoup de parcimonie au lieu de les désamorcer ou de les laisser périr dans leur appartements. Chaque jeune adulte qui n’a pas trouvé un endroit pour s’y installer ajuste ses ambitions après trois échecs et retourne d’où il venait en mettant cinq ans à rebondir s’il rebondit. La trajectoire d'exode de la ville comprend de longs délais et de nombreuses incertitudes, comme le fait de se sevrer d'un mode de vie urbain et d'un cercle d'amis qui va avec et de gagner la confiance de nouveaux partenaires potentiels d'exode, d'acquérir des compétences pour une vie plus autonome, etc. Ils ont besoin de temps et de dynamique pour devenir suffisamment matures pour faire des pas concrets, car la motivation n'est jamais rationnellement fabricable ou injectable par l'enseignement, comme le suggèrent un peu la conceptualisation impérieuse des plans de Post-Urbain. Dans chaque être humain, la boussole principale flotte dans une soupe turbulente de milliers d'impressions et de sentiments. Et cela nécessite beaucoup de temps et d'interactions pour arriver à une position fixe et à des décisions stables. Mais de combien de temps disposent les jeunes encore?

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Par conséquent, la politique doit travailler avec ardeur pour synchroniser les réponses à ces deux questions. Comment?

Refaçonner l'accès à la terre

L'idée clé qui doit émerger parmi les politiciens est que ils reconnaissent que s'attaquer au changement climatique n'est possible qu'en initiant une interaction intensive entre la terre et les citoyens, et que cette interaction ne peut être intensifiée qu'en régulant l'accès à la terre localement. Donc, une territorialisation de la réglementation agricole est requise pour déclencher le basculement vers une économie locale à faibles émissions.

Pour cela, il faut supprimer deux circuits politiques. A savoir:

  • D'une part, la manière dont les services départementaux installent actuellement les jeunes dans les exploitations agricoles.
  • D'autre part, la manière dont les communes (villes/villages) facilitent et régulent aujourd'hui les nouvelles implantations de citoyens (= urbanisme).

Par la suite, une nouvelle loi devra accorder aux communes la marge de manœuvre pour organiser eux-mêmes l'accès des jeunes adultes aux moyens d'existence locaux ‒ telles que la terre, logements, ateliers, etc.
Avec cette étape, on crée simultanément une dynamique décisionnelle locale pour déclencher une économie circulaire autosuffisante. Parce que l'accès impénétrable à la terre est actuellement le goulot d'étranglement qui bloque toute transformation vers un mode de vie à faibles émissions.

Fabriquer les allume-feux et les allumer

Une première étape logique consisterait à cesser de façonner les plans de construction de nouveaux quartiers pour les personnes ayant beaucoup de moyens, et à les orienter plutôt vers les jeunes adultes qui sont fortement motivés pour vivre sans émissions grâce à une autosuffisance partielle (nourriture et énergie). En ce qui concerne ce deuxième type de projet, de nombreuses initiatives sont déjà en cours en Europe, tant du côté de la demande

Au niveau national et européen il y a un développement rapide des mouvements des hameaux légers et des tiny houses. Le mouvement des micro-maisons est un mouvement social prônant la simplicité volontaire par l'habitation de petites maisons. Lié au mouvement "zéro déchet", orienté aux habitudes de consommer moins et mieux, éviter le gaspillage, recycler, récupérer, valoriser, et jeter le moins possible. Donc: un mode de vie simple, plus autonome, privilégier l'être au paraître.

que de l'offre.

De nombreuses municipalités européennes répondent déjà à ces mouvements en prévoyant des espaces pour des formes innovantes de logement avec des projets concrets d'implantation. Voir, par exemple, cette description d'une vingtaine de municipalités allemandes qui préparent de grandes surfaces de terrain pour la construction de micro-maisons avec un permis de résidence permanente (Erstwohnung).

Certains projets européennes peuvent être de grande envergure, mais en termes de conception, ils n'atteignent pas ce qui est essentiel à la persistance des gigantesques quartiers datscha autour des villes russes, notamment : un volume suffisant de terrain par parcelle.

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Pour la culture de fruits et légumes, au moins 1500 m² doivent être disponibles par famille. C'est précisément par le biais de ces surfaces que l'on ramène les gens à l'échelle à laquelle ils peuvent reprendre le contrôle de leur vie, et peuvent ensuite se forger eux-mêmes un mode de vie à faibles émissions.

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Supposons qu'on décide de diviser chaque hectares disponibles pour eco-quartier (dans un plan d'urbanisme) en 5 terrains à bâtir de 2000 m² chacun, équipés de raccordements aux égouts, à l'électricité et à l'eau, et de les distribuer à un prix plutôt bas ‒ parce que il n'y a presque pas besoin de routes à l'intérieur des terrains ‒ à des jeunes qui veulent (laisser) construire une (ou deux en cas il y a des enfants) micro-maison (< 40 m²) sur terre solide (et pas sur remorque) et l'utiliser comme résidence principale, alors 5 familles pourraient y vivre à un prix abordable (< 50.000 euros) et avec des émissions très faibles, car ils vivront beaucoup plus à l'extérieur qu'à l'intérieur, et leur poursuite du confort et de l'aisance sera rigoureusement limitée par d'autres valeurs et buts. En imposant une modèle A-frame (voir le photo) aux acheteurs, par exemple, on peut maximiser la surface pour poser des panneaux photovoltaïques.

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Un autre défaut des initiatives actuelles est que les plans d'expansion normaux des citoyens installés (et des agriculteurs) se poursuivent tout simplement. Alors que ceux-ci devraient cesser. Ils sont destructifs et ne sont pas les allume-feux avec lequel on peut faire démarrer une économie à faibles émissions..

Même la grande majorité des projets actuels d'éco-quartier en France vont donner naissance à des maisons très chères (> 200 000 euros) qui ne pourront être achetées et habitées que par des familles ayant deux bons salaires, ou par de riches retraités. Ce groupe de personnes a déjà les moyens d'installer des systèmes à faibles émissions dans les habitations existantes, et il s'agit d'un groupe qui (s'il déménage dans l'éco-quartier) continuera à avoir un mode de vie riche en émissions de GES en ce qui concerne les autres aspects de la vie (en termes de transport, de voyage, de divertissement, de travail ailleurs et de luxe). L'installation publique de jeunes agriculteurs peut également être arrêtée. Il faut abandonner la pratique courante consistant à canaliser les jeunes adultes vers l'agriculture industrielle (et des dettes astronomiques) par le biais de dotations. Pour chaque agriculteur qui s'arrête sans successeur, des terres autour d'un village ou d'une ville peuvent être libérées par le biais d'un remembrement, puis affectées à des éco-quarantins.

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En taillant l'urbanisme entièrement aux personnes qui aspirent à un mode de vie sobre, social, autosuffisant, qui combinent maraichage et ménage, productions locales et tâches de soins, une économie de proximité au fur et à mesure s'implante vraiment.

Simultanément, de nombreux autres dossiers politiques problématiques progressent fortement. Cette approche ralentira la détérioration du climat, ralentira la croissance de la demande énergétique, ralentira le gaspillage des ressources, et améliora la biodiversité; oui, bien sûr, mais ça va aussi:

  • freiner le chomage locale de lonque durée
  • diminuer les problèmes de santé causés par la surspécialisation, l'immobilité corporel, et les régimes alimentaires malsains
  • diminuer les dépendances à l'alcool, aux drogues et aux jeux
  • réduire les tensions sociales dues à des différences injustifiées de richesse et de revenus
  • accroître la résilience locale aux catastrophes en réduisant les dépendances aux intrants
  • contrer le déclin actuel ‒ causée par une interaction excessive et apathique avec des réalités virtuelles ‒ des capacités humaines essentielles, en particulier la capacité de apprendre, apprécier, raisonner, décider, négocier, organiser et collaborer.

Jac Nijssen, 2022
This article has been written avril, 2022. The french version is further available in pdf.
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